Jean Ribauot et René Goulaine de Laudonnière en Floride
Publication date: 30 sept. 07 09:00:00
Pour bien saisir la dynamique des tentatives de colonisation françaises en Floride et même en Amérique, il faut rappeler que, durant toute la seconde moitié du 15e siècle, la France est marquée, comme beaucoup d’autres états européens, par de nombreux bouleversements socio politiques, mais surtout par des conflits religieux souvent meurtriers entre catholiques et « protestants », adeptes d’une réforme.
Par Gérard CHARPENTIER Ph.D.
Sociologue et Auteur
Ainsi, la très catholique Espagne donne libre cours à un fanatisme religieux qui n’accepte aucune réforme religieuse. En Angleterre, se développe des mouvements religieux que l’on qualifierait aujourd’hui d’intégristes. Des pays comme l’Allemagne et la France, qui sont à l’origine catholiques, voient naître des regroupements de « Protestants » qui divisent la France en deux clans ennemis.
Une France divisée en deux clans religieux
En France, ces mouvements de réformistes sont très souvent menés par des personnalités socialement influentes et très proches du pouvoir, car d’origine noble ou faisant partie de la haute bourgeoisie. Il va sans dire que les régimes en place voient d’un mauvais œil l’arrivée de ces contestataires et la répression des pouvoirs en place est généralement très forte. L’Église Réformée de France voit néanmoins le jour et devient de plus en plus influente, mais l’intolérance se développe des deux bords, ce qui déclenche en 1572 un des événements les plus tragiques de cette période. Le massacre de la Saint Barthélémy, qui fait entre 30 000 et 70 000 morts principalement parmi les protestants et qui est suivi jusqu'en 1598 de persécutions plus ou moins importantes, connues sous le nom « des guerres de religion ». L’avènement d’Henri IV sur le trône de France, lui-même issu d’une famille protestante très puissante de la ville de Pau, mais qui accepte de se convertir au catholicisme et d’autre part la proclamation de l’Édit de Nantes, met relativement fin à ces luttes fratricides. Bien qu’Henri IV soit assassiné par un fanatique religieux en 1610, une paix relative s’installe en France pendant plus d’un demi-siècle. C’est dans ce contexte social, extrêmement instable, que des Jacques Cartier, de la Rocque de Roberval, Pierre du Gua de Monts, Samuel de Champlain, Jean Ribault, René Goulaine de Laudonnière pour ne citer qu’eux, partent découvrir et coloniser le Nouveau Monde.
Jean Ribault et René Goulaine de Laudonnière, fondateurs du fort Charlesfort en Caroline du sud
En ce qui concerne ces deux hommes, on peut presque avancer qu’ils auraient pu être aussi célèbres que Jacques Cartier et Samuel de Champlain s’ils n’avaient pas été des « Réformistes » proclamant haut et fort leurs convictions religieuses. Jean Ribault est né en 1520 dans la ville portuaire de Dieppe sur la Manche. En ce qui concerne René Goulaine de Laudonnière, il est originaire du Poitou, mais tous les deux ont en commun le fait qu’ils sont « réformistes » et qu’ils ont grandi dans les premières tourmentes des persécutions religieuses qui secouent alors la France.
L’Amiral Coligny et Jeanne d’Albret, mère du futur roi Henri IV, sont considérés comme les chefs de files des protestants réformistes, souvent surnommés « Huguenots » encouragent les jeunes protestants à partir vers le Nouveau Monde malgré toutes les oppositions de l’église catholique qui veut leur en interdire l’accès. En 1562, Jean Ribault est officier de marine et on lui confie la responsabilité d’une petite flottille de trois bateaux et d’un groupe d’environ 150 personnes décidées à fonder une colonie en Amérique. Parmi eux se trouve René Goulaine de Laudonnière qui est en quelque sorte leur chef. Après deux à trois mois de traversée, ils arrivent à l’embouchure de l’actuelle rivière Saint-John qui passe de nos jours dans Jacksonville. Ils explorent rapidement le cours d’eau qu’ils nomment « Rivière de Mai », car nous sommes en mai, et font ériger une colonne en pierre sur laquelle sont gravés les écussons du Roi de France, faisant de ce territoire une possession française.
Jean Ribault remonte ensuite vers le nord près de l’actuelle ville de Beaufort en Caroline du Sud, région qu’il nomme ainsi en hommage au roi de France Charles IX. Il atteint l’île Parris (nom actuel), dans le secteur de Port Royal (nom actuel) où la colonie décide de s’installer. Il jette les bases de Charlesfort ainsi nommé en l’honneur du roi de France, Charles IX, puis décide de retourner en France. Une mauvaise surprise l’attend, car les tensions religieuses sont fortes et sa vie est menacée. Il décide alors de se réfugier en Angleterre comme beaucoup de Huguenots, mais les Anglais voient en lui un concurrent dans le Nouveau Monde et le soupçonnent de vouloir voler des bateaux anglais, ce qui est suffisant pour qu’ils l’emprisonnent dans la Tour de Londres.
René Goulaine de Laudonnière, fondateur du fort La Caroline en Floride
René Goulaine de Laudonnière devant la colonne placée par Ribaud.
Nous sommes maintenant en 1563, la petite colonie connaît bien des difficultés et rapidement elle est sans ressource. Ne voyant pas Jean Ribault revenir avec de l’équipement et du ravitaillement, la révolte s’installe parmi les colons. Les témoignages relatant les événements de cette période ne sont pas précis, certains historiens pensent que Goulaine de Laudonnière est reparti en France avec Jean Ribault laissant le commandement de la colonie à un certain Nicolas Barré, qui n’est pas capable d’imposer son autorité et qui est tué lors d’un soulèvement. D’autres pensent qu’il serait resté à Charlesfort. Il apparaît cependant, qu’après cette révolte, trois groupes se sont constitués. Certains colons quittent la colonie et tentent leur chance dans la piraterie, mais ils sont très vite éliminés par les pirates espagnols et anglais qui sévissaient dans cette région. Un autre groupe décide de construit le premier bateau jamais réalisé en Amérique du Nord et prend la mer, mais à bord de cette embarcation de fortune c’est un vrai drame humain qui va se jouer, car ses occupants sont réduits à manger un de leurs compagnons, désigné par le sort, un dénommé Lachère. Finalement, les survivants sont recueillis par un vaisseau vraisemblablement anglais et arrivent à regagner la France. Un troisième groupe quitte Charlesfort, qui allait, quelques temps plus tard, être rasé lors du raid du capitaine espagnol de Roja. C’est principalement sur ce point que les historiens divergent, car certains pensent que ce groupe de colons aurait suivi René Goulaine de Laudonnière vers le Sud pour s’installer sur la « Rivière de Mai » d’où il serait reparti en France à bord d’un bateau fourni par des pirates afin de trouver des renforts. Quant aux historiens qui pensent que Goulaine de Laudonnière est reparti en France avec Jean Ribault, ils croient qu’il ne l’a pas suivi en Angleterre et qu’il a réussi à organiser une nouvelle expédition. Toujours est-il qu’en juin 1564, il est de retour dans la région avec une flottille de quatre bateaux avec à leur bord environ 300 colons bien décidés à s’établir. Ils bâtissent alors le fort La Caroline sur les rives de la rivière de Mai (ou Saint John non loin de l’actuelle Jacksonville, comté de Duval, Floride).
La réaction des Espagnols et le massacre de Matanzas
Tout ce va-et-vient n’est pas sans agacer et déranger les Espagnols qui considèrent la Floride comme une terre leur appartenant et plus grave, ils n’acceptent pas que des Réformistes non catholiques s’y installent. En l’an 1565, la situation devient très critique. Jean Ribault, qui a réussi à se libérer de ses geôliers anglais, est de retour en Floride avec une flottille de six ou sept bateaux transportant du matériel et des renforts en hommes, femmes, enfants et soldats. Les chiffres que les archives nous donnent ne sont pas précis et varient de 350 à 600, ce qui apparaît comme étant plus vraisemblable, c’est qu'il y avait environ 300 soldats. De leur côté, les Espagnols ne restent pas inactifs. Pedro Menéndez de Avilés, un catholique fanatique, débarque avec plus de 2 600 soldats et fortifie ses positions à l’embouchure de la rivière Saint-Augustine. Jean Ribault qui est avant tout un officier de marine, décide plutôt que de consolider le fort La Caroline, de mener une attaque navale pour détruire le petit fortin espagnol.
Gravure ancienne de Fort Caroline.
Photos : archives Florida State
Malheureusement, la flottille est prise dans une tempête tropicale. C’est le désastre et des 350 hommes qui échappent à la noyade, une grande partie est massacrée sur les plages où se dresse maintenant le fort Matanzas (ce mot signifie massacre en espagnol). Dans la bataille, Ribault et ses hommes qui sont totalement désarmés, sont tués. Certains historiens pensent qu’il n’y a pas eu de bataille, mais qu’ils ont été faits prisonniers et exécutés en tant que réformistes luthériens. Une autre petite quantité de soldats réussit à s’enfuir jusqu’à la hauteur de ce qui est maintenant Cap Canaveral. Ils construisent à la hâte un petit fort (que les Anglais nommeront plus tard le « French Fort »), mais rapidement les Espagnols les trouvent et les massacrent. Le fort La Caroline, quant à lui, est investi et seuls les non combattants et les personnes de religion catholique romaine, soit environ 200, sont épargnées et envoyées dans les galères espagnoles. Goulaine de Laudonnière, bien que blessé, réussit à s’échapper et regagne la France. Le fort La Caroline, occupé par les Espagnols, est renommé San Mateo. L’histoire ne s’arrête pas là, car la réponse française viendra deux ans plus tard quand Dominique de Gourgues attaque le fort San Mateo et extermine la garnison espagnole en place.
En fait, quand on parle du fort La Caroline, il est possible de dire que c’est historiquement parlant, la première fortification construite par des Européens dans l’espace actuel des États-Unis, car le fort de Saint-Augustine a été construit peu de temps après. Ce que nous en connaissons aujourd’hui avec des remparts en pierres, est le résultat de plusieurs transformations réalisées au cours des siècles, car à l’origine ce n’était qu’un fortin avec une palissade en bois, comme cela était la coutume.
Goulaine de Laudonnière s’installe à La Rochelle
De retour en France probablement en décembre 1565, certainement grâce à l’aide de vaisseau anglais, René Goulaine de Laudonnière s’installe à La Rochelle, sa région d’origine, et a des activités de négociant. En 1572, il échappe au massacre de la Saint Barthélemy et meurt à Saint-Germain-en-Laye en 1574.
De son aventure au Nouveau Monde en 1562-65 il ne reste rien. Le fort La Caroline est rasé et pour la petite histoire, la colonne en pierre portant les armes du Roi de France planté par Jean Ribault sur les berges de la rivière de Mai est enlevée et transportée jusqu’à Cuba. D’autre part, dès 1563-64, plus aucun colon français ne vit à Charlesfort et les Espagnols vont l’occuper environ trois ans plus tard et lui donner le nom de fort San Felippe. Après cette tentative de colonisation française dans la région, il faudra attendre 40 ans pour que Samuel de Champlain se lance dans l’aventure et réussisse à implanter des colonies en Acadie et fonder la ville de Québec… Bien plus au Nord !
SOURCES : Vous pouvez également consulter ces sites sur internet. Ils ont permis de documenter cet article : www.portroyal.org - http://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_de_Goulaine_de_Laudonni%C3%A8re