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LES « FRENCH-CRÉOLES » CÉLÈBRES DES ÉTATS-UNIS

Publication date: 29 janv. 09 09:00:00

Le mois de février est traditionnellement reconnu en Amérique du Nord comme étant le mois de l’histoire des Noirs sur ce continent et nous ne manquerons pas cette occasion de mettre en valeur certains personnages qui méritent d’être célébrés et honorés.

Par Gérard CHARPENTIER Ph. D.

Sociologue et auteur

Quand aux États-Unis, on parle de « French-créoles », ont fait généralement référence à une population qui a une place bien particulière dans l’ensemble des Afro-américains.

En effet, il faut savoir que cette classification de « French-créoles a pris forme au moment de l’indépendance des 13 colonies anglaises dont l’union a donné naissance aux États-Unis d’Amérique en 1776. À l’époque, à l’ouest de ce nouvel état, s’étendait du golfe du Mexique aux Grand Lacs la Louisiane, une des cinq colonies de la défunte Nouvelle France passée sous contrôle espagnol alors que les quatre autres qui allaient constituer une partie du Canada étaient passées sous contrôle anglais.

Cette vaste Louisiane, qui redeviendra française au débute des années 1800 jusqu’à sa vente par Bonaparte en 1803 aux États-Unis, va connaître des lois sociales fort différentes de celles appliquées par les « Anglo-Américains » de ce nouveau pays. Cette différence se note principalement au niveau racial, car aux États-Unis une politique de ségrégation extrême et totale est mise en place, les Noirs n’y ont aucun droit, mais ont par contre l’obligation et le devoir d’obéir et de se soumettre aux blancs et l’esclavage y est légal et pratiqué de façon systématique. En Louisiane par contre, tout est différent; il existe une population blanche, il existe des esclaves, mais il existe aussi des noirs affranchis prospères qui eux-mêmes avaient des esclaves et beaucoup de nouveaux arrivants viennent des colonies françaises des Caraïbes (Saint Domingue (Haïti), Martinique et Guadeloupe) après avoir été affranchis. Le mélange existe, les mariages mixtes sont possibles et il est fréquent que le « maitre » blanc ait comme femme une ancienne esclave et donc des enfants métis.

Quand on parle des « French-créoles », on parle aussi bien des blancs que des noirs, ainsi que de tous les métis nés des unions interraciales. En fait, on peut avancer l’idée que le mot « créole » ne signifie pas une couleur de peau, mais plutôt une culture. Ce système social de la Louisiane que l’on va dire ouvert comparativement à la ségrégation pratiquée aux États-Unis va malheureusement prendre fin en 1803 quand cette colonie française va passer sous contrôle des États-Unis et l’amalgame avec les Afro-américains va inévitablement se faire et nous parlerons alors des afro-créoles. Il faudra attendre la guerre de sécession 1861-65 pour que cela commence à bouger avec toutes les difficultés et les résistances que nous connaissons encore aujourd’hui.

Ils sont des dizaines ces « French-créoles » qu’ils soient de l’époque du régime français et espagnol jusqu’en 1803, et par la suite dans les États-Unis actuels à pouvoir être considérés comme célèbres, car ils ont participé à leur manière au développement de ce pays.

Jean-Baptiste Pointe du Sable. Fondateur de Chicago

Il est un exemple typique de cette population « French-créole » de la Louisiane au 18e siècle. On ne connaît pas grands détails sur sa famille et son enfance, on sait qu’il est né en 1745 à Saint-Domingue (Haïti) d’un père blanc qui est marin et d’une mère noire esclave.

Bien que métis, c’est un homme libre qui  arrive en Louisiane dans les années 1770 qui est sous le contrôle des Espagnols depuis 1762. Comme la plupart des colons français et européens de l’époque, il est tout aussi bien explorateur, chasseur, cultivateur, éleveur, brasseur, menuisier, charpentier, tonnelier, meunier, etc., mais cela ne l’empêche pas d’être, aux dires de son entourage, instruit, raffiné et avec de grands principes moraux, car il a reçu une bonne éducation en France. Une fois en Louisiane, il décide de partir vers le nord de la colonie et arrive dans la région des Grands Lacs à l’embouchure de la rivière « Chicagon » où il établit la première colonie permanente dans la région. De nos jours, on peut situer l’emplacement de cet établissement sur la rive nord de la rivière, à l’est de l’actuel pont de l’avenue Michigan dans la ville de Chicago.

De religion catholique, il fonde alors une famille avec une femme d’origine autochtone la fille d’un chef local Potawatomi avec qui il a un fils, Jean, et une fille, Suzanne. Très rapidement, sa maison devient le centre de la petite colonie. On y célèbre le premier mariage de la ville, la première élection ainsi que le premier jugement judiciaire officiel. Il meurt en 1818 et ce n’est qu’en 1968, 150 ans plus tard, qu’il est officiellement reconnu comme le fondateur de Chicago. On peut penser que la procédure aurait certainement été plus rapide s’il n’avait pas été métis!

Rosette Rochon, première femme d’affaires noire en Louisiane

Originaire de Mobile maintenant en Alabama « Demoiselle Rochon » est une femme noire libre, née vers 1763 de Pierre Rochon un blanc et de Marianne une esclave mulâtre qui fut très certainement affranchie, et avec qui il aura six enfants, Rosette étant la dernière. Pierre Rochon, dont les origines familiales peuvent être retracées en France jusqu’en 1596, est le premier armateur de Mobile ainsi qu’un planteur et homme d’affaires prospère.

Elle n’a que 5 ans quand son père meurt et que sa famille vient s’installer à la Nouvelle Orléans, dans le Vieux Carré où sa mère achète une maison sur la Rue Saint-Philip.

Très jeune, elle est au service d’un certain Monsieur Jean Baptiste Hardy de Bois Blanc, avec qui, comme cela est courant à l’époque, elle a une relation conjugale. Elle fait un séjour à Saint-Domingue où nait leur fils Donatien Hardy, qui deviendra dans le temps un membre officiel du gouvernement Haïtien. Un deuxième enfant, Zéline Hardy, naitra de cette union, lors de son retour à la Nouvelle Orléans. Quelques années plus tard, elle aura une autre liaison avec un certain Joseph Forstal, un créole blanc avec qui elle aura quatre enfants, deux garçons, deux filles.

Bien qu’illettrée, Rosette Rochon est une femme libre et elle mène en parallèle de sa vie conjugale et familiale une vie sociale très intense. Marie Laveau, Jean Lafitte, les entrepreneurs noirs Ursain Guesnon et les frères  Dolliole font partie de ses relations personnelles. Comme son père, elle a le sens des affaires. Elle investit dans de nombreux secteurs;  les magasins d’alimentation, l’élevage, les prêts financiers et même le commerce des esclaves. Mais c’est dans le domaine de l’immobilier qu’elle a le plus de succès. Elle est une des premières à investir en 1806 dans le Faubourg Marigny. À l’époque, ce Français d’origine est considéré comme un original, car il refuse de vendre les parcelles de son développement immobilier (son ancienne plantation) à des personnes ne parlant pas français et non catholiques, si bien que très rapidement la population de ce quartier fut essentiellement composées par des créoles blancs et des personnes de couleur libres. Elle va également investir dans le Vieux Carré et devenir une proche collaboratrice de l’entrepreneur noir Bernard Couvent.

Rosette Rochon est décédée à la Nouvelle Orléans le 5 mars 1863 à l’âge de 100 ans, laissant à ses héritiers une fortune qui serait évaluée aujourd’hui à plus d’un million de dollars, ce qui n’est pas si mal pour une femme qui ne savait ni lire ni écrire! Elle repose dans le caveau familial dans le cimetière Saint Louis.  Il semble que le bâtiment construit vers 1820 où se trouve aujourd’hui le Musée Rosette Rochon a été sa maison privée pendant de nombreuses années.

Les “French-créoles” après 1803

1803 marque un tournant dans la dynamique sociale et politique de la Louisiane. Elle devient propriété des États-Unis qui pratique la ségrégation raciale où les noirs sont vraiment des citoyens de deuxième catégorie et bien souvent encore moins. Les « French-créoles » non blancs qui n’ont pas connu cette ségrégation raciale extrême vont devoir la subir comme tous les autres afro-américains du pays.

Il y a une loi qui les touche tout particulièrement, c’est celle des mariages entre blancs et noirs. Depuis toujours dans la population « French-créoles », des mariages interraciaux ont eu lieu et il était tout à fait habituel de classer le métissage selon le degré de sang noir, ce qui donnait le classement suivant :

Nègre, négresse = noir purement africain
Mulâtre, mulâtresse = _ blanc + _ noir
Griffe ou griffon = _ mulâtre + _ noir
Quarteron, quarteronne = _ blanc + _ mulâtre (_ noir)
Octeron, octeronne = _ blanc + _ quarteron (_ noir)

Sous les régimes français et espagnols, les mariages interraciaux n’étaient acceptés que si les deux époux étaient libres au moment des noces, mais sous le nouveau régime « américain », les mariages interraciaux devenaient totalement interdits. Pour palier à cette nouvelle situation contraignante, et permettre une union interraciale, la jeune fille créole de couleur libre était, suivant l’expression, « placée » chez le blanc qu’il soit créole ou non.

Mais il faut bien noter que le « plaçage » ne se faisait pas seulement pour contrecarrer l’interdiction des mariages interraciaux, c’était surtout une façon de trouver un emploi comme domestique dans des familles aisées blanches, sinon les chances de ne pas vivre dans une grande pauvreté étaient rares à moins de rentrer en religion. Ce fut d’ailleurs le cas d’Henriette Delille qui a fondé la première communauté religieuse constituée par des personnes de couleur en Amérique du Nord afin de donner des soins aux pauvres et aux malades.

Après la « guerre civile » qui éclate aux États-Unis entre 1861 et 1865 et l’abolition officielle de l’esclavage dans tous les états des États-Unis, on aurait pu penser que les blancs et les noirs allaient avoir des droits égaux, mais tout le monde sait que ce ne fut pas le cas et que la ségrégation raciale est restée légale pendant encore de très nombreuses années. Ici et là des noirs américains ont manifesté leur opposition et bien avant que Rosa Parks  ne devienne célèbre, un « French-créole » de la Louisiane avait refusé en 1896 de céder dans un train sa place à un blanc et de s’asseoir à la place réservée aux noirs. Homère Adolphe Plessy originaire d’une famille de personnes de couleur libres ayant un statut social respectable et une certaine aisance financière avait alors décidé de porter la cause en justice, ce fut la cause « Plessy vs Fergusson », mais cela ne changera rien. Il faudra attendre l’action de Rosa Parks en Alabama qui, en 1955, refuse elle aussi de céder sa place à un blanc dans un autobus de la ville. Grâce à une action en justice et l’aide de Martin Luther King, la cour finira en novembre 1956 par déclarer les lois sur la ségrégation dans les autobus illégales, car anticonstitutionnelles.

2009, Barack Obama et Michaëlle Jean

Depuis l’époque de la Nouvelle France et des « French-créoles », des siècles se sont écoulés et malheureusement on ne peut pas dire que le racisme n’existe plus aux Etats-Unis; il est toujours là, tout comme dans la majorité des pays de cette planète, mais il faut constater que des changements prennent leur place.

Pour la première fois dans l’histoire, deux des trois chefs d’état des trois pays du continent Nord Américain sont noirs.

Barack Obama fils d’un Africain de race noire du Kenya et d’une Américaine de race blanche est depuis le 20 janvier 2009 le 44e président des États-Unis. D’autre part, Michaëlle Jean de race noire, originaire de la république d’Haïti où elle est née, est la Gouverneur générale du Canada, c’est-à-dire la représentante officielle de la reine au Canada qui, comme on le sait, est également reine du Royaume Uni et se trouve à Londres.


SOURCES : www.chipublib.org/004chicago/timeline/dusable.html - www.rosetterochon.com - www.watson.org/~lisa/blackhistory/post-civilwar/plessy.html - www.bcimall.org/calendar/franuniv/henriette_delille.htm